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Dépendance ou souveraineté numérique : un double enjeu, stratégique et environnemental

24 septembre 2026 par Johanna Le Conte

#réflexions
#numérique

En août 2025, un juge français s'est retrouvé privé de ses moyens de paiement et d'une majorité de ses outils numériques, sur décision de Washington (Le Monde, 2025). Dans le même temps, l'empreinte environnementale du numérique ne cesse de croître. Reprendre le contrôle de nos outils et réduire leur impact vont-ils dans le même sens ?

Depuis deux décennies, cinq géants américains, Google, Apple, Amazon, Meta et Microsoft (GAFAM), et leurs équivalents chinois Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi (BATX), ont construit des empires industriels qui contrôlent l'essentiel de l'infrastructure numérique mondiale.

Cette concentration crée une dépendance structurelle : les administrations, collectivités et entreprises européennes fonctionnent quotidiennement avec des systèmes d'exploitation (Android, iOS, macOS et Windows), des services de cloud computing (AWS, Azure, Google Cloud) et des applications dont elles ne maîtrisent ni l'architecture ni les évolutions. Cette dépendance produit deux risques immédiats. Le premier est que, bien qu'aucune interruption ne se soit produite à large échelle, la simple possibilité d'une coupure de service ou d'un renchérissement décidé unilatéralement par un acteur extra-européen fait peser un risque systémique sur nos infrastructures et nos activités numériques. Le second est l'effet de « verrouillage » (Arthur, 1989) : l'adoption d'un système tend à chasser les autres du dispositif global, verrouillant les organisations dans une trajectoire de dépendance croissante.

Des dépendances devenues leviers géopolitiques

Cette vulnérabilité s'est concrétisée brutalement le 12 juin 2026, quand Anthropic a dû suspendre l'accès à deux de ses modèles d'intelligence artificielle les plus puissants pour se conformer à des contrôles à l'exportation décidés par l'administration Trump (Le Monde, 2026a). Les contrôles ont été levés le 30 juin et l'accès rétabli le 1er juillet (Anthropic, 2026). Cet événement, bien que bref, a matérialisé instantanément le risque théorique et provoqué une prise de conscience politique en Europe. Le second mandat de Donald Trump, commencé en janvier 2025, se caractérise en effet par une remise en cause assumée du respect du droit international, la lutte contre les régulations, notamment environnementales et climatiques, et la mise au pas des pays européens derrière les intérêts américains.

Ces dépendances sont devenues un levier de menaces géopolitiques au même titre que les ressources énergétiques ou les droits de douane. Le juge évoqué en introduction, Nicolas Guillou, siège à la Cour pénale internationale. Il a été sanctionné pour avoir soutenu l'émission de mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien. Ces sanctions lui ont interdit l'accès aux services numériques américains : commerce en ligne, systèmes de paiement (American Express, Visa, Mastercard). « Incapable d'utiliser les infrastructures numériques européennes qui dépendent des quasi-monopoles américains, il s'est retrouvé partiellement exclu de la vie économique » (Le Monde, 2025). Plus largement, les velléités de régulation du secteur du numérique par l'UE et la taxation des services numériques par la France ont valu à l'Union européenne comme à Paris (Le Monde, 2026b) des menaces douanières du président américain.

Ces événements montrent qu'une décision politique peut paralyser l'accès aux technologies critiques et services essentiels. Les citoyens, administrations et entreprises européens s'exposent donc à des risques massifs : économiques, de sécurité et de surveillance, politiques et de résilience.

L'intelligence artificielle générative renforce par ailleurs cette dépendance car cette technologie est portée par les mêmes géants américains et par OpenAI et Anthropic, complétés par des acteurs chinois. Parallèlement, certains des dirigeants de ces entreprises du numérique deviennent des acteurs politiques en soutenant publiquement Trump. Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos et Sundar Pichai ne sont plus seulement des patrons : leur richesse exceptionnelle leur confère une influence politique directe (Bacqué et al., 2025 ; Boulenguer, 2025). La concentration du pouvoir technologique, du pouvoir financier et du pouvoir politique s'entrelace, créant une boucle de renforcement où les intérêts privés façonnent les stratégies géopolitiques. Cette configuration crée des vulnérabilités en cascade car les chaînes de valeur du numérique sont entre les mains de quelques acteurs (privés) uniquement. Nvidia investit dans OpenAI, qui lui achète des puces, par exemple (Socialter, 2026).

Une chaîne de valeur concentrée

L'ADEME souligne qu'un smartphone contient jusqu'à 70 matériaux différents, dont une cinquantaine de métaux. L'extraction et le raffinage de ces minerais (or, tantale, cobalt, terres rares, tungstène) créent une dépendance totale envers des régions spécifiques du globe (comme la Chine, qui contrôle le raffinage de la grande majorité des terres rares), rendant la chaîne de valeur très vulnérable aux tensions géopolitiques (Murat, 2026). Selon le cabinet Jon Peddie Research (2026), Nvidia domine le marché des cartes graphiques dédiées pour ordinateurs à 94 % fin 2025 ; ses principaux concurrents, AMD et Intel, restent marginaux. Les processeurs graphiques, dont Nvidia est aussi le principal fournisseur pour les centres de données, permettent de traiter des milliers de calculs simultanément, une capacité indispensable pour faire fonctionner l'IA et les infrastructures du cloud mondial. Les données voyagent aussi : les câbles sous-marins qui traversent les océans sont de plus en plus financés et contrôlés par les géants américains de la tech (Coelho, 2020).

Au niveau logiciel et applicatif, la mondialisation du numérique prend la forme d'une hyper-concentration. Les grands fournisseurs de cloud contrôlent l'infrastructure invisible de l'économie mondiale, tandis que les architectures logicielles, les magasins d'applications (App Store, Google Play) et les grands modèles d'intelligence artificielle sont conçus principalement dans la Silicon Valley, puis exécutés et consommés instantanément aux quatre coins du globe.

Selon le rapport « Digital industrial policy for Europe » (CERRE, 2022), les pays européens dépendent de solutions extra-européennes pour plus de 80 % de leurs produits numériques, services, infrastructures et propriété intellectuelle, principalement des États-Unis, une tendance qui s'accentue depuis dix ans. De plus, les États-Unis et l'Europe dépendent à 75 à 90 % de l'Asie pour la production de semi-conducteurs.

Les réponses européennes et françaises

Les tensions géopolitiques actuelles et la reconfiguration des échanges internationaux ont donc placé l'indépendance numérique au centre des préoccupations publiques. Le 3 juin 2026, la Commission européenne a présenté le paquet législatif « souveraineté technologique », qui comprend deux propositions législatives (le règlement sur les semi-conducteurs 2.0 et le règlement sur le développement de l'informatique cloud et de l'IA), la stratégie de l'UE en matière de logiciel libre et d'open source et une feuille de route stratégique pour la numérisation et l'IA dans le domaine de l'énergie (Commission européenne, 2026). Le règlement sur le cloud et l'IA vise notamment à tripler la capacité européenne en centres de données d'ici 5 à 7 ans (INSIGHT EU Monitoring, 2026). À la même période, l'Allemagne et la France publient une position commune sur la souveraineté numérique et relancent le Forum franco-allemand pour l'avenir. Cette plateforme structurée a pour objectif de nourrir un dialogue entre les écosystèmes privés français et allemands et d'aligner des positions, priorités et stratégies industrielles pour accroître la résilience technologique et la compétitivité de l'Europe.

Quelques semaines plus tard, en juillet 2026, l'Assemblée nationale a publié le rapport de sa commission d'enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques du numérique (Chatelain, 2026). Cette commission a enquêté sur les vulnérabilités liées aux dépendances numériques : pertes économiques, surveillance de masse, risques d'ingérence. La rapporteure a constaté la faible transparence de l'État sur le niveau de ses dépendances numériques, en particulier sur les segments des logiciels et des prestations de services numériques. Ce rapport d'un millier de pages traite à plusieurs reprises des impacts environnementaux liés aux centres de données, mais n'évoque pas la question de l'impact environnemental des solutions souveraines. À l'échelle européenne, seul le Cloud Sovereignty Framework, élaboré par la Commission en octobre 2025, fait exception : il évalue la souveraineté à l'aune de huit critères stratégiques, juridiques, techniques, opérationnels et environnementaux (Commission européenne, 2025). Ce cadre de référence prend en compte la soutenabilité environnementale des solutions cloud proposées avec une pondération de 5 % (les autres critères sont pondérés entre 10 et 20 %).

Une empreinte environnementale en forte hausse

En parallèle, le secteur numérique génère une empreinte environnementale conséquente et en croissance rapide. Le numérique représentait 4,4 % de l'empreinte carbone de la France en 2022 (ADEME, 2025). Selon le rapport de l'Université des Nations unies (Aczel et al., 2026), la consommation d'électricité des centres de données, estimée à 448 térawattheures (TWh) en 2025, pourrait atteindre 945 TWh en 2030, soit près du triple de la consommation annuelle combinée d'électricité du Pakistan, du Bangladesh et du Nigéria, des pays qui, ensemble, comptent plus de 650 millions d'habitants. L'empreinte eau associée atteindrait 9 300 milliards de litres, l'équivalent des besoins domestiques annuels de base des 1,3 milliard d'habitants de l'Afrique subsaharienne.

À l'échelle mondiale, 62 millions de tonnes de déchets électroniques ont été produits en 2022 (UIT et UNITAR, 2024), avec une prévision d'augmentation de 32 % d'ici 2030. L'impact environnemental du numérique progresse donc sous l'impulsion de l'IA, créant une boucle d'accélération : plus de puissance de calcul demandée, plus de centres de données construits, plus de terminaux développés, plus de consommation énergétique.

En conclusion

Les stratégies de souveraineté numérique restent rarement évaluées sous l'angle de leurs impacts environnementaux. Or l'effet d'une migration vers des solutions dites souveraines dépend d'au moins trois variables.

La première est le matériel. Les terminaux représentent environ la moitié de l'empreinte du numérique en France (ADEME, 2025). Si la souveraineté permet de prolonger la durée de vie des appareils existants, par exemple grâce à l'utilisation de systèmes d'exploitation libres (Linux par exemple), pourrait réduire l'empreinte environnemental.

La deuxième est l'hébergement. Les très grands centres de données ont réalisé d'importants gains d'efficacité énergétique (Masanet et al., 2020). Toutefois, tous ne sont pas encore à ces normes. Un hébergement en France bénéficie en revanche d'une électricité faiblement carbonée, avec une empreinte eau ou sol qui peut toutefois être élevée (Aczel et al., 2026).

La troisième est le volume. Si les nouvelles capacités européennes remplacent des services existants, l'empreinte pourrait s'améliorer. Mais si elles s'y ajoutent, comme le laisse envisager l'objectif de tripler la capacité des centres de données, les gains risquent d'être absorbés par la hausse des usages.

Chez 66 jours, nous avons cherché des outils alternatifs (voir notre retour d'expérience) et réalisé une cartographie de nos outils numériques, qui précise notamment leur niveau de dépendance et leur lieu d'hébergement. Résultat : 55 % de nos outils sont hébergés en Europe, en Suisse ou en local, qu'il s'agisse de la suite collaborative, de la facturation ou de l'hébergement du site . Par ailleurs, 16 % de nos outils sont open-source.

Parmi les 45 % restants, 11 % n'ont aucune alternative et 5 % nous sont imposés par nos prestataires. Pour les 29 % restants, les alternatives sont rares ou insatisfaisantes : il ne reste qu'à renoncer à l'outil ou à composer avec.

Notre marge de progression est donc réduite, et nous sommes une TPE : pour une PME ou une grande entreprise, l'exercice est autrement plus complexe. Nous n'avons pas encore mesuré l'effet environnemental de ces choix... Une prochaine étape ?

Notes

Cet article prolonge une réflexion engagée avec Antony Drugeon lors de la préparation d'une réponse à un appel d'offres.

Références

Aczel, M., Chamanara, S., Matin, M., Farsi, A., Marwala, T. et Madani, K. (2026). Environmental cost of AI's energy use: Carbon, water and land footprints. United Nations University Institute for Water, Environment and Health. https://doi.org/10.53328/INR26RMA002

ADEME. (2025, 9 janvier). Numérique et environnement [Dossier de presse]. https://www.ademe.fr/wp-content/uploads/2025/01/dossier-de-presse-numerique-et-environnement-090125.pdf

Anthropic. (2026). [Déclaration sur l'accès à Claude Fable 5 et Claude Mythos 5]. https://www.anthropic.com/news/fable-mythos-access

Arthur, W. B. (1989). Competing technologies, increasing returns, and lock-in by historical events. The Economic Journal, 99(394), 116-131. https://doi.org/10.2307/2234208

Bacqué, R., Leloup, D., Muñoz, G., Piquard, A. et Tenaglia, A. (2025). Les seigneurs de la tech [Dossier]. Le Monde. https://www.lemonde.fr/les-seigneurs-de-la-tech/

Boulenguer, C. (2025). Un nouvel âge d'or américain ? L'impact des milliardaires sur la politique économique sous Trump II. IRIS.

CERRE. (2022). Digital industrial policy for Europe. Centre on Regulation in Europe. https://cerre.eu/publications/digital-industrial-policy-for-europe/

Chatelain, C. (2026). Rapport fait au nom de la commission d'enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l'indépendance de la France (Rapport n° 3054). Assemblée nationale. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/rapports/cenum/l17b3054_rapport-enquete

Coelho, O. (2020). Câbles sous-marins : les nouveaux pouvoirs des géants du numérique. Institut Rousseau. https://institut-rousseau.fr/publications/cables-sous-marins-les-nouveaux-pouvoirs-des-geants-du-numerique

Commission européenne. (2025). Cloud sovereignty framework (version 1.2.1). https://commission.europa.eu/document/download/09579818-64a6-4dd5-9577-446ab6219113_en

Commission européenne. (2026, 3 juin). La Commission présente un paquet pour renforcer la souveraineté technologique de l'Europe [Communiqué de presse]. https://france.representation.ec.europa.eu/informations-et-evenements/informations/la-commission-presente-un-paquet-pour-renforcer-la-souverainete-technologique-de-leurope-2026-06-03_fr

INSIGHT EU Monitoring. (2026, 3 juin). EU Commission targets digital dependencies with chips, cloud, open source and energy AI package. https://ieu-monitoring.com/editorial/top-stories/eu-commission-targets-digital-dependencies-with-chips-cloud-open-source-and-energy-ai-package/1242716

Jon Peddie Research. (2026, 5 mars). Q4'25 PC graphics AIB shipments decreased -4.4% from last quarter to 11 million units, with a CAGR to 2029 of -5.9%. https://www.jonpeddie.com/news/q425-pc-graphics-aib-shipments-decreased-4-4-from-last-quarter-to-11-million-units-with-a-cagr-to-2029-of-5-9/

Le Monde. (2025, 19 novembre). La vie de Nicolas Guillou, juge français de la CPI sous sanctions des États-Unis : « Vous êtes interdit bancaire sur une bonne partie de la planète ».

Le Monde. (2026a, 13 juin). Anthropic « désactive brutalement » ses deux modèles d'IA les plus puissants, faute de pouvoir se conformer aux ordres de l'administration Trump.

Le Monde. (2026b, 15 juin). Donald Trump menace la France de droits de douane de 100 % sur le vin si Paris ne supprime pas sa taxe sur les services numériques.

Masanet, E., Shehabi, A., Lei, N., Smith, S. et Koomey, J. (2020). Recalibrating global data center energy-use estimates. Science, 367(6481), 984-986. https://doi.org/10.1126/science.aba3758

Murat, H. (2026, 29 mai). Terres rares : « La Chine contrôle les prix du marché, peut supporter des ventes à perte et couler la concurrence ». Le Monde.

Socialter. (2026). IA : et si on débranchait ? [Grand format]. Socialter, (73).

UIT et UNITAR. (2024). The global e-waste monitor 2024. https://ewastemonitor.info/the-global-e-waste-monitor-2024/